Jeudi 11 octobre 1917, grâce à une chanson, Gilberte Montavon a traversé les décennies et toute la Suisse

Ce soir, c’est le 11 octobre 1917. Hanns in der Gand est à Courgenay et depuis quelques mois déjà, il a dans sa poche, sa nouvelle chanson, inédite.

Au calendrier, jeudi 11 octobre 1917

L’automne est flamboyant cette année-là. Il fait chaud. Vers les six heures du soir les premiers soldats arrivent et commandent une bière. Le père Montavon a allumé les lampes. Un peu avant huit heures, le café, la salle et l’annexe sont pleins de soldats, rasés de près, impatients, une joyeuse rumeur s’installe dans les volutes de la fumée des pipes, cigares et cigarettes. On a rajouté des chaises pour les derniers arrivants.

Sous les Ponts de Paris, lorsque descend la nuit… (source: photo-paysage. com)
Un succès de la Belle Epoque
chanson interprétée par…

Paul s’installe au piano, sur la petite estrade le temps d’une valse. Peut-être « Sous les Ponts de Paris », un grand succès de la « Belle Epoque », tandis que Gilberte et ses deux sœurs chantent aussi de magnifiques chansons – Et selon Eliane Chytil – « C’est dans la ville de Bordeaux, qu’est arrivé trois beaux vaisseaux », également un succès.

…les trois sœurs Montavon, Gilberte, Camille et Fernande

La nuit est tombée sur Courgenay. Autour d’une grande table, les officiers discutent avec un homme en civil, c’est Hanns in der Gand, qui parle avec le major Andrae, un chef d’orchestre et compositeur zurichois bien connu, qui se dirige vers le comptoir, vers Madame Montavon.

– Madame Montavon, permettez-vous à Gilberte de venir s’asseoir quelques instants à notre table, Monsieur in der Gand voudrait lui chanter une chanson qu’il a composée pour elle?

Elle refuse énergiquement.

– Il n’en n’est pas question, que va-t’on penser de sa fille?

On parle aussi le patois à l’Hôtel de la Gare et à ceux qui entourent Madame Montavon:

–I n’veu p’çoli! nyan nyan, i n’veu p’çoli! (Je ne veux pas cela!, non, non, je ne veux pas cela!)

L’invite ne lui plaît surtout pas, « daime Montavon gremouaine  » (Dame Montavon bougonne)

Le major qui a pris les bougonnements de Lucine pour un consentement hésitant, se dirige vers Gilberte qui sert des consommations et la prend par la main en l’invitant à s’asseoir à sa table. « Notre barde a composé une chanson en votre honneur ».

– Gilberte: non, je ne veux pas. Je n’aime pas ça, que va-t’on penser!

– Allons, venez! Intimidée, elle accompagne le major à sa table en s’asseyant sur le bord d’une chaise. La nouvelle a déjà fait le tour de la salle.

– Puis, l’Uranais prend son luth, les conversations se sont tues. Fernande, Camille, Marthe (une cousine) sont debout. Ceux du café se sont levés, sauf Maman Lucine est restée assise, à sa place. Le troubadour, au milieu de la salle gratte quelques accords et commence sa chanson:

– « Bi Prun-te-rut im Jura, da het e Wirt es Huus,

– Da luegt es Meitschi alli Stund drymal zum Pfeister uus..

– Et c’est le refrain:

– « C’est la petite Gilberte, Gilberte de Courgenay, elle connaît trois cent mille soldats et tous les officiers…

– Gilberte s’est caché le visage, toute confuse. Les têtes se balancent, toute la salle chante avec l’auteur au dernier refrain.

– Gilberte se lève, remercie pour ces honneurs inattendus, serre machinalement les mains qu’on lui tend et file vers le café pour continuer son travail, sous l’œil un peu courroucé de sa mère et le regard un peu jaloux de ses sœurs.

Ce soir là, le 11 octobre 1917, est née à Courgenay, une chanson qui va faire le tour des trois cent mille soldats et tous les officiers de l’armée suisse. Une chanson qui traversera le 20e siècle, pour entamer le 21e. Une chanson qui a rendu célèbre « ènne ptéte aîdjôlatte baîchatte » (une petite jeune fille ajoulote), souriante, serviable et plein d’entrain… (Source: Eliane Chytil, Damien Bregnard

En amazone, peut-être peu rassurée… sur un cheval qui semble peu rassurant! (photo MHDP)
Gilberte au milieu des soldats (Photos MHDP)

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